1 mars 2009

"Cœur de pierre contre squatteurs"




paru le 1er mars 2009
par Tonino Serafini

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http://www.liberation.fr/societe/0101555041-c-ur-de-pierre-contre-squatteurs

A Paris, une riche propriétaire a assigné en justice des jeunes précaires qui occupent un de ses immeubles. Elle exige des sommes astronomiques.

L’affaire agglomère des conflits et des tensions si révélateurs de notre époque : vieux contre jeunes, génération aisée contre génération fauchée, propriétaire au patrimoine soumis à l’impôt sur la fortune contre démunis en quête d’un toit. Droit de propriété contre droit au logement. Tout est résumé dans l’histoire d’un petit immeuble à la façade étroite situé au 69, rue de Sèvres, dans le VIe arrondissement, juste en face du grand magasin le Bon Marché, dans l’un des quartiers les plus recherchés de Paris.

Ce bâtiment de 250 mètres carrés était vide depuis une dizaine d’années, jusqu’à ce qu’il soit squatté en avril 2008 par huit étudiants et jeunes actifs précaires, qui se définissent comme des «galériens du logement». En août, un jugement du tribunal d’instance du VIe arrondissement les a condamnés à verser des indemnités d’occupation atteignant à ce jour 53 525 euros, une somme en total décalage avec leurs moyens. Vendredi dernier, leurs comptes bancaires sur lesquels sont versés leurs bourses d’études ou des salaires provenant de petits boulots ont été bloqués. De l’argent va être saisi jusqu’au «rassemblement de l’intégralité de la somme due», pointe Jean-Marc Delaunay, un étudiant de 22 ans, qui figure parmi les habitants de l’immeuble.

«Pris à la gorge». La propriétaire a même engagé une deuxième procédure devant le tribunal de grande instance, pour réclamer aux squatteurs 180 000 euros supplémentaires : 150 000 en dédommagement de «l’immobilisation du bien» et 30 000 euros «pour dégradations». Mercredi, les occupants ont montré à la presse les travaux (enduits, peintures, réactivation des cuisines, des sanitaires, plomberie, électricité…) qui ont donné une seconde jeunesse à l’immeuble. Avec à l’appui des photos avant-après pour contrer l’argument de la «dégradation» et aussi celui de l’«immobilisation», puisque le bâtiment était inutilisé et inoccupé depuis de nombreuses années. Les sommes réclamées sont folles au vu des capacités contributives de ces jeunes gens «pris à la gorge». Attention, «il ne s’agit pour l’instant que de demandes, de simples prétentions», tempère Me Barthélemy Lacan, avocat de la propriétaire.

Mais l’affaire suscite un sérieux malaise. Ce squat met aux prises une riche propriétaire de 74 ans sans états d’âme dans ses procédures de dédommagement et des jeunes représentatifs de la génération «stages-CDD-intérim-chômage». Au vu de son patrimoine, composé notamment de l’immeuble de la rue de Sèvres (d’une valeur d’environ 2 millions d’euros) mais aussi d’un autre bien immobilier boulevard Pereire, dans le XVIIe arrondissement, la veille dame est redevable de l’impôt sur la fortune. Domiciliée en Belgique, elle fait aussi partie des Français qui ont passé la frontière pour échapper à l’ISF.

Pour René Dutrey, élu vert au Conseil de Paris, l’histoire illustre la «confrontation entre le droit de propriété et le droit au logement». Amer, il constate qu’en dépit de la loi Dalo (droit au logement opposable), votée en mars 2007, «devant les tribunaux le droit de propriété l’emporte même quand il s’agit d’immeubles vides».

Selon les statistiques, 57 % des jeunes de moins de 25 ans vivent chez leurs parents et souvent cette cohabitation est contrainte. «Les jeunes qui occupent cet immeuble ont de réelles difficultés à se loger dans Paris», confirme un membre du cabinet de Jean-Pierre Lecoq, le maire (UMP) du VIe.

La situation de ce bâtiment exaspère les élus de l’arrondissement. «Les maires n’aiment pas ce type de situations. Car un immeuble inoccupé finit par se dégrader, la façade se détériore, ça devient comme une verrue dans le quartier», poursuit Jean-Pierre Lecoq. Romain Lévy, conseiller PS de Paris dans le VIe arrondissement, pointe «le gâchis que constitue un bâtiment vide au cœur d’un arrondissement où l’on a tant de mal à faire du logement social».

Cet élu préside aussi la Siemp (Société immobilière d’économie mixte de la ville de Paris), un bailleur social municipal spécialisé dans le rachat et la réhabilitation d’immeubles existants. En octobre 2008, il a pris contact avec la propriétaire de la rue de Sèvres pour lui proposer le rachat de l’immeuble en vue d’y réaliser quelques HLM. «Je souhaiterais […] vous informer que la Siemp serait susceptible de se porter acquéreur de cet immeuble dans l’éventualité où vous décideriez de le mettre en vente, lui écrivait-il. Mes collaborateurs et moi-même serions bien entendu à votre disposition.» Et… «aucune réponse !» s’exaspère Romain Lévy. Comme si cette femme, que le maire du VIe décrit comme «très procédurière», tenait uniquement à défendre le droit de propriété.

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